Gouin… la suite
Nous en étions restées au matelot, mais continuons l’histoire, nom d’un gouin !
Outre le matelot donc, Gouin ou Goüin est un nom de famille et un pseudonyme notamment porté par Fred Gouin (1889-1959), chanteur français à qui l’on doit la chanson – prononciation années 20, violons et R roulés – Ramona que Suzanne, l’héroïne de Marguerite Duras (un barrage contre le pacifique, 1950), aimait écouter sur un gramophone humide dans le vieux bungalow familial en Indochine.
Et gouine alors ? Autant dire que ça remonte gouin !
Le mot « gouyne » apparaît entre 1625 et 1655 dans le sens de « femme de mauvaise vie ». Il viendrait du mot normand « gouain » (salaud), ainsi que le montre cette expression populaire, aujourd’hui oubliée : « Nom d’une palourrrde, c’est y qu’ce gouain m’a vôlé mon charrr ! ». Le « gouain » normand tiendrait sa racine du terme hébreu « goyim » qui signifie « non Juif ».
Autre théorie laissant la porte ouverte à de nombreux jeu de mots : le mot « gouine » pourrait également dériver de l’anglais “queen” (Freddie, si tu nous lit…), pour désigner les prostituées, “reines de l’immoralité” au XIXe siècle. God save the gouine !

C’est dès 1867 que le terme « gouine » désigne spécifiquement les lesbiennes (AH, enfin !), car l’on (la majorité, évidemment) pensait que l’homosexualité féminine se trouvait surtout dans les bordels, chez les prostituées (AH ouais, fallait pas se réjouir trop vite, non plus, hein).
Jean Auguste Dominique Ingres, Le bain turc, 1862, huile sur toile, 108 × 110 cm
A cette époque lesbienne et prostituée sont donc synonymes (gouins de suspension).
On dérive aussi de « gouine » une sorte de diminutif « gougnotte », avec lequel Pierre Louÿs intitule certains de ses poèmes suintant une sexualité salle et misogyne. Diminutif qui concurrence aussi « gousse », du verbe « gousser », manger. Quelle finesse, un gouin pour vous, les gars !
Les prostituées ne jouissant pas d’une image de brebis ingénue, le mot « gouine » sert alors à attaquer l’honneur et la réputation des femmes homosexuelles. Il est d’abord employé par lesbophobie, pour humilier, blesser et dévaloriser, bien que les insultes sexistes lui soient souvent préférées (oui parce que finalement, d’accord, les lesbiennes sont toutes des prostituées, mais surtout, quelle horreur, ce sont des femmes).
Le terme « gouine » appartient aujourd’hui au langage argotique et désigne les femmes homosexuelles. En Amérique du Nord, le Congrès du travail du Canada a publié les définitions de termes dits LGBT. La définition qu’ils donnent du mot « gouine » est la suivante : « Terme péjoratif utilisé auparavant pour désigner les lesbiennes, réapproprié depuis comme identité positive par bon nombre de lesbiennes ». Ainsi, à partir du début des années 1970, les lesbiennes cuisinent l’expression à leur sauce, comme par exemple les Gouines rouges (lesbiennes communistes) du FHAR. La reprise du mot stigmatisant permet de revendiquer a contrario la fierté de son identité.
Nous, à Qunil, aux Filles Affranchies, vous l’aurez compris, on opte pour « gouin ». La réappropriation est alors totale. Gouin final.

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